1958

En préambule, pour ne pas laisser croire que l’histoire de la musique amplifiée et populaire Saumuroise commence le premier jour de janvier 1960, voici un cliché surprenant et classieux qui prouve qu’elle a un déjà un riche passé.

Orchestre VS

Orchestre américain VS, 1958. Decker/Angibaud 41150.

En 1958, le photographe Jean-Jacques Decker note sur son cahier de commande avec sa plume encrée le rendez-vous qu’il doit honorer à Saint-Cyr-en-Bourg pour photographier l’orchestre musical VS. Avant que Gérald Angibaud, le successeur du studio Decker ne ressorte le tirage de cette photographie par la côte 41150 puisque tout le fonds Decker est archivé, je pensais découvrir une formation locale. À l’évidence, il s’agit d’un quintet américain (vraisemblablement en tournée puisque je n’ai jamais retrouvé aucune autre mention le concernant) en rapport avec les bases américaines Signal Corps et General Depot installées près de Saumur entre 1952 et 1966. 

En regardant très attentivement la grosse caisse de la batterie, sous la marque Trixon (fabrication allemande) on peut lire les lettres VS entrecroisées. Les grosses caisses seront pour les dizaines d’années suivantes des alliées de choix, elles me permettront d’identifier ou de confirmer le nom d’un orchestre ou d’un groupe. L’ampli Klemt Echolette M40 est lui aussi de fabrication allemande. Quant au regard de la chanteuse, il rappelle celui de Lauren Bacall !

Introduction à la scène musicale Saumuroise

Au bal, début années 80. Photo coll. part.

ll peut paraître contradictoire, au départ, d’associer orchestres de bals et tremplins rock tant les premiers renvoient inconsciemment aux parquets de danse, aux valses et aux tangos alors que les seconds parlent de la musique tatapoum qui fait vriller les tympans. En y regardant de plus près, ces deux univers ne sont pourtant pas si éloignés l’un de l’autre. Les orchestres de bals ont nécessairement évolué selon les goûts fluctuants du public et les modes des plus jeunes. L’orchestre Ambiance, par exemple, joue dès le début des années 60 le Makin’love de Floyd Robinson sorti en 1959, et l’orchestre Gil’Bert Jeandson offre en 1975 une version de Shaft d’Isaac Hayes paru en 1971. Les orchestres s’adaptent vite. On oublie aussi que certains orchestres de bals des années 70 sont constitués uniquement de jeunes qui, pour la première fois, font de la musique seulement pour les jeunes. Ce que l’on oublie aussi, c’est qu’il a fallu attendre le début des années 80 pour parler plus couramment de groupes à la place d’orchestres (de rock). Inversement, Si des orchestres ont su placer du rock, du ska, de la pop, du blues et du slow dans leur répertoire, des groupes de rock s’inspireront plus tard de l’ambiance des orchestres de bals d’après-guerre. Il suffit de penser au fameux Trianon de La Ruda Salska.

Annonce presse CO.

Le lien entre les orchestres de bals et les groupes de pop-rock passe également par les musiciens. À une époque où l’École de musique municipale enseigne la pratique d’instruments acoustiques après une à deux années d’apprentissage du solfège, ce sont les musiciens des bals qui deviennent les professeurs d’instruments amplifiés pour toute une génération dès la fin des années 70 et au début des années 80. Des guitaristes électriques sont formés par Dominique Robineau, des claviéristes de synthé par Philippe Rigaud, des batteurs par l’inaltérable Alain Dudu Duré. Ces professeurs ont joué dans des orchestres de bals tout en dispensant des cours au sein de l’école musicale du Point d’Orgue pour former la ribambelle des musiciens du futur. Sans le Point d’Orgue et son initiateur, Gilles Gouin (le patron), la scène musicale saumuroise des années 1960 à 2010 ne serait certainement pas la même, et elle manquerait de panache. On doit beaucoup à ce musicien grâce à son magasin d’instruments et son école ! Il fut l’organisateur, le sonorisateur de tant de concerts, de tremplins, il fut le musicien de tant de formations, le remplaçant de dernière minute dans presque toutes, le percussionniste savant, le claviériste pop, le top chef de la rumba. Pour la postérité, il nous faudrait sa statue sur la place du Puits-neuf, où il serait debout derrière une paire de congas avec son look à la Jeff Lyne d’Électric Light Orchestra. 

Avant de remercier les musiciens et musiciennes pour les si bons moments qu’ils nous ont donné à vivre, je n’oublie pas combien les jeunes Saumurois et Saumuroises ont dû développer des trésors de débrouillardise, de persévérance pour nous les offrir. Tout au long de la lecture des 15000 quotidiens de la presse locale qui couvrent ces presque cinquante années, après une fouille minutieuse des archives et la rencontre de plus de cinquante protagonistes, il apparaît que cette musique, que dis-je, cette culture, est le résultat d’une lutte motivée pour son existence. Quelles que soient ses appellations, chanson de variété, chanson française à texte, pop, rock, ska, hard-rock, hardcore, fusion… cette musique que l’on peut qualifier de populaire fut peu légitimée par les Institutions artistiques. Elle fut souvent considérée avec condescendance, jugée sur un ton paternaliste, et quand elle n’était pas marginalisée par les Autorités culturelles, elle fut soutenue du bout des doigts jusqu’en 1994, et par un petit coup de main ensuite. Combien de gens cultivés et responsables ont négligé pendant un demi siècle ces musiques amplifiées, alternatives, et populaires, combien de ces esprits clairvoyants les ont jugé futiles et passagères, tandis qu’ils ne sont plus là pour constater qu’elles leur ont survécu. En réaction à une évolution musicale inévitable, une classe bien-pensante Saumuroise s’angoisse dans les années 60 de la venue de blousons noirs qui allaient tout casser pendant les concerts rock. Elle s’émeut à nouveau quinze ans plus tard avec les punks qui allaient tout casser, il en sera de même avec les rappeurs dix ans plus tard. Trop de craintes infondées pour un bilan finalement sans problèmes notoires. 

Institut de Beauté en 1985. Deux de ces musiciens relanceront la scène musicale saumuroise. Photo André Musso.

Cette classe bien éduquée ne voulait voir en ces musiques et ces chansons au mieux une culture de masse consumériste, au moins un simple divertissement. Elle n’y a pas vu combien, jour après jour, elles étaient le reflet de la société, parfois même son eau vive. Il m’a fallu faire des choix, j’ai volontairement ignorer la partie traditionnelle dite classique de la musique, notamment l’omniprésence pendant ces années des tournées des Jeunesses Musicales de France et celles de la formidable Fondation Yehudi Menuhin. Je n’aborde pas le sujet des fanfares, des harmonies, et des si nombreuses sociétés musicales. Il pourrait faire l’objet d’une attention particulière tant ce domaine est riche à observer et plus lié qu’on ne le croit à celui traité dans ces pages. J’espère que d’autres se plongeront avec délice dans ces deux univers.

J’ai associé aux musiques rock, pop-rock, la chanson de variété ou à texte car ces différents parcours musicaux se croisaient régulièrement au détour d’un café, d’une salle de cabaret ou lors d’animations. La nature de la prestation musicale étant difficilement dissociable du chemin qui y mène, l’opiniâtreté à vouloir rencontrer un public juste avec une voix et des textes impose parfois de mener une vie aussi débridée pour un ou une chanteuse de variété que celle d’un groupe de rock’n roll. Et puis cet éventail musical convient à plusieurs musiciens Saumurois qui, dans leur longue carrière, ont su, pour des occasions diverses, jouer successivement Allô maman Bobo d’Alain Souchon, Antisocial de Trust, et des reprises de Miles Davis. 

Dans le même ordre d’idée, celle d’une grande paella où tous les ingrédients sont mélangés pour le bonheur de beaucoup, la distinction entre amateurs et professionnels n’est pas surlignée car elle est, selon les circonstances et selon les parcours, ingérable à traiter sur cinquante ans. Pareillement, il est autant question des groupes musicaux éphémères de lycéens que des groupes musicaux qui ont eu, un moment donné, un destin national. Seule la longueur du contenu des articles et la documentation iconographique distinguent les seconds des premiers, cela va de soi. Il en est de même pour les musiciens d’orchestres de bals et de leurs chefs.

Jouer dans les bals, brasser du punk-rock, chanter de la variété, flirter avec le jazz, n’a jamais été une sinécure, encore plus dans une petite ville de province. Enfiler des titres pendant des nuits pour faire danser un public, répéter au milieu de la campagne dans des garages en sous-sol pour se produire dans les troquets du centre ville devant quelques copains, il faut une énergie monumentale doublée d’une passion dévorante et y croire à 200 pour cent ! Il fallait essayer de raconter cette épopée musicale d’un demi-siècle, sans avoir de compétences particulières, mais avec la curiosité du simple spectateur que je suis par intermittence depuis le milieu des années 80. Il n’existait quasi aucun texte ou aucune compilation d’images pour reconstituer ce puzzle éparpillé des dates, des lieux et des noms. Quelques articles de presse écrits par des journalistes attentifs ont servi de jalons. L’amorce d’un recensement des orchestres de bals et la collection d’affiches rassemblée par Philippe Maje Rigaud fut une révélation inespérée. Les témoignages de ceux qui ont été les acteurs de cette scène musicale avant même que je sois né sont particulièrement précieux.

Finalement, heureusement peut-être que cette scène musicale saumuroise n’a pas été la grande préoccupation des Institutions (si l’on excepte les programmations estivales pour les animations touristiques et commerciales). Des bals aux tremplins rock, cette scène a fait preuve d’une vitalité authentique et d’une fraîcheur revigorante. Alors merci musiciens, musiciennes, chanteurs et chanteuses, tous ceux qui sont derrière les manettes, techniciens, patrons de bars et de cafés, organisateurs, merci pour ces bons moments de scènes qui ont accompagné nos amours et nos amitiés, qui ont adouci nos déprimes, euphorisé nos joies, suscité le rêve et pimenté nos vies.

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